15/10/2006

Princesse Laque: sélection citoyenne

L'album Princesse Laque est sélectionné pour le PRIX LITTERAIRE de la CITOYENNETE 2006/ 2007 par l'Inspection Académique de Maine et Loire

L'objectif de ce prix est de: LIRE ET FAIRE VIVRE LE DEBAT D’ IDEES EN CLASSE ET HORS LA CLASSE

 ce dont on ne peut que se réjouir!

« Princesse Laque », texte de Patrice Favaro et illustrations de Françoise Malaval- Ed Syrosen partenariat avec Amnesty International – 2005 – 16 €

"La résistance d’une jeune fille qui, par son art, s’oppose à la tyrannie et encourage d’autres artisans à prendre part à une lutte silencieuse à travers le langage visuel. Un magnifique album, un hymne à la liberté d’expression."

31/08/2006

Des hauts et des bas

des hauts

Mots-Nomades est resté silencieux plusieurs jours. Pour cause de montagne. Besoin d’air pur, de paix, d’espace, de hauteur, pour ne pas « totalement » désespérer du monde qui nous entoure ici bas.

Au hasard d’une marche escarpée en Italie, je suis tombé, au sortir d’un col, de plein pied dans un rêve. Il se trouve exactement à 44°46’25“ de latitude Nord et 5°23’31“ de longitude Ouest. Un rêve : le Giardino botanico alpino de « Bruno Peyronel » à 2294 mètres d’altitude. C’est le plus haut d’Europe. Le rêve d’un homme qui s’est matérialisé en 1991, un jardin d’altitude ne présentant que les espèces végétales locales, nous invitant à nous pencher sur la beauté du monde, dans son étonnante simplicité. Une beauté libre, et gratuite. Le jardin est ouvert à tous. Bruno Peyronel n’est plus de ce monde. Son rêve demeure. Merci à lui.

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des bas

Retour. Et toujours les mêmes raison d’être au bout du dégoût.

« Le groupe suisse d'armement Ruag se réjouit : son chiffre d'affaires a enregistré une hausse de 1,1% au premier semestre, avec 574 millions de francs suisses. Mais, surtout, son bénéfice avant intérêts et impôts (EBIT) a augmenté de 28,5%, avec un chiffre de 32,9 millions. Ce groupe fabrique des bombes à sous-munitions en collaboration avec Israël ainsi que des drones avec l’industrie aéronautique militaire israélienne » mais tenez-vous bien « tout en vendant des systèmes de déminage » L'entreprise d'état suisse RUAG fait coup double ! Moins d'un mois après l'accord de cesser-le feu au Proche-Orient, c'est à RUAG que les autorités libanaises viennent de passer commande de 1300 systèmes de déminage suisses SM EOD. But de l'opération : "soutenir l'ONU dans ses opérations d'élimination des ratés et de déminage au Sud-Liban ".

 

Ruag va équiper également la police de Pékin qui, comme chacun le sait, est un modèle en matière de répression et de brutalité. De plus, une filiale du groupe produit aussi des munitions de chasse accessibles à tous pour gros gibier. Sur son site, on propose dans "d’élégant" coffret façon argenterie de famille : des balles haute précision ! À voir ici.


Des « terroristes » de tout poil, ou de ces marchands de mort douillettement installés dans leurs boutiques avec pignon sur rue, qui sont ceux qu’il nous faut le plus craindre ? Pour ma part, mon opinion est faite : jamais les premiers n’existeraient en ce monde sans le cynisme monstrueux des seconds.

 

02/07/2006

Bienvenue en Lobotomia

Que dire face à cette mondiale entreprise de crétinisation qu’est le foot ? Face à cette liturgie dont les prêtres officient (en short) sur tous les continents désormais ? Raconter une anecdote, peut-être. J’ai participé, dans le cadre du Festival Étonnants Voyageurs à Saint-Malo, à une table ronde avec entre quelques autres écrivains un jeune loup du box-office littéraire, F. Begaudeau. L’intellectuel contemporain, pseudo dans le cas qui nous occupe, a une telle trouille de faire «prise de tête » qu’il en rajoute dix fois plus que le plus braillard des ultras du ballon rond. Voilà notre génie littéraire en question (et professeur de lettres) qui explique au public tout acquis (et pré pubère) de la dite table ronde que le supporter de foot exprime en vérité (je vous le dis) une autre vision du monde… vision que celui qui n’est justement pas supporter (ah ! le pauvre type) ne pourra pas même entrevoir dans sa misérable et triste existence. Applaudissements dans la salle.
Me voilà donc réduit au rang de paria pour ne pas avoir été touché par la grâce d’un soulier à crampons. Ne me plaignez pas, surtout. Sincèrement, j’arrive très bien à vivre ainsi. Un soir de match, c’est vrai, c’est plus dur. De tout temps, la connerie a toujours eu du plaisir à se faire entendre.
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Une image pour finir, ou plutôt deux. 500 000 personnes, nous dit-on, hier soir sur les Champs Elysées pour célébrer Saint Zizou. La ressemblance (une sorte de marée mouvante) me frappe avec ce que je vois ce matin, dans le champ devant chez moi : un troupeau de 2000 moutons conduits par un seul homme qui monte vers l’alpage. Dans quelques mois, toujours conduits par le même, les moutons s’en iront vers l’abattoir. À trop faire la bête…

26/06/2006

Flaubert et les Barbares

Une des nombreuses joies qu’offre la vie dans le Queyras, c’est que la frontière est toute proche. On peut la franchir en un rien de temps quand le col Agnel est ouvert et prendre aussitôt un peu de recul sur son quotidien hexagonal. Prendre du recul, c’est bien, mais prendre un capuccino au café du coin avec un petit macaron pour l’accompagner le tout pour 1 euro…c’est un plaisir plus grand encore (essayez de trouver la même chose de ce côté-ci) Un plaisir que je ne peux concevoir qu’accompagné par la lecture d’un bon journal. (Cette proximité frontalière me fait revenir à ma langue quasi maternelle : l’italien. Je l’avais un peu négligé ces dernières années. Je m’y suis replongé avec délice et je suis disponible pour tout travail de traduction dans cette langue. Qu’on se le dise ! )

Donc, lecture de La Repubblica. Le numéro du vendredi est épais à souhait, multiple et éclectique, intelligent et populaire (non, les deux mots ne sont pas antinomiques, messieurs du Monde). Dans le numéro que je parcours, une page entière est due à la plume de l’auteur Alessandro Baricco (Soie, Océan mer, entre autres, et dernièrement Sans sang), elle fait partie d’une série d’articles qui se nomme I BARBARI. Cette semaine, le titre m’interpelle :

ILS ASSASSINENT FLAUBERT.

L’article d’Alessandro Baricco est consacré à l’édition d’aujourd’hui et à celle que la situation actuelle laisse augurer pour demain. Quelques faits, quelques chiffres sont rappelés pour commencer : en moins de 10 ans, le nombre de livres produits aux États-unis (on n’y parle déjà plus d’édités ou de publiés) a augmenté de 60%. En Italie dans les vingt dernières années, il a quadruplé[1].

Pour Baricco cela n’est pas dû à un phénomène ponctuel, mais bien à une « mutation génétique ». Aux entreprises familiales, où la passion du métier permettait de s’accommoder de profits modestes, ont succédé d’énormes groupes éditoriaux qui ambitionnent des bénéfices nets à hauteur de ceux de l’industrie alimentaire (on parle d’une base à 15%). La librairie, elle ; a cédé la place au mégastore et à son « package culturel » : livres-cds-film-jeux-photo-informatique. À la place de l’éditeur à l’ancienne, voici venu le temps de l’expert en marketing qui garde un œil sur les auteurs, mais surtout les deux sur le marché. Enfin, là où l’on trouvait un système de distribution qui fonctionnait de manière quasi neutre, on a désormais un filtre omnipuissant qui ne laisse passer que les produits les plus adaptés au marché.

Ce constat dûment établi, Baricco prétend tout haut qu’ « ils » sont en train d’assassiner Flaubert, ces mêmes « ils » qui ont mis la malbouffe dans nos assiettes, et ôté de nos tables tout ce qui avait du goût : les nouveaux barbares ! Ce ne pourrait être là qu’une antienne souvent entendue sur l’âge d’or d’antan… justement puisque d’antan, mais l’analyse que propose Alessandro Baricco est plus surprenante que cela, plus ambiguë aussi.

L’idée maîtresse qu’il développe est que l’édition, tout au long de son histoire, n’a jamais eu d’autre ambition que d’occuper entièrement l’espace marchand dont elle pouvait disposer, et qu’elle n’a jamais cessé de repousser les limites de ce marché aussi loin qu’il lui était commercialement possible de le faire. Hier, comme aujourd’hui.

Ce que prétend Baricco, c’est que pendant longtemps, à cause de circonstances historiques et sociales précises, le milieu éditorial fut contraint de s’adapter aux groupes sociaux isolés et minoritaires (par le nombre mais dominants sur le plan politique, religieux, culturel) qui constituaient son public, sa clientèle. Pour les satisfaire, l’édition n’a fait preuve de qualité (quant au fond autant que sur la forme) que parce qu’elle répondait ainsi aux besoins précis de ces mêmes communautés restreintes. Ainsi, la qualité ne s’opposait pas au marché, pour la simple raison que ce que le lecteur cherchait, c’était la qualité dans le marché.

À l’aune de cette conception, l’histoire éditoriale pourrait s’examiner comme une série de cercles concentriques marchands s’élargissant toujours. Jusqu’à la fin du 17 ème siècle, les livres publiés ne s’adressent guère qu’à ceux qui les écrivent, ou qui auraient pu les écrire, en somme à ceux qui vivent dans ou près du milieu littéraire. Avec l’avènement de la bourgeoisie apparaissent des conditions objectives pour qu’un plus grand nombre de gens aient la capacité, l’argent, et le temps suffisant pour s’adonner à lecture. La réponse de l’édition fut le roman. Géniale invention, tant d’un point de vue créatif que sur le plan commercial. Pour Barrico, le roman du 18 ème, même s’il nous apparaît aujourd’hui comme le moyen de parvenir à une conscience supérieure et formelle de soi ainsi et s’il nous permet de participer à une idée raffinée de la beauté, n’en fut pas moins d’abord pensé pour couvrir l’intégralité du marché qui s’ouvrait, et son objectif : toucher tous les lecteurs possibles. Et, en effet, de Melville à Dumas, le roman les atteignit tous. Nul doute que le cercle étroit des lecteurs anciens n’ait manifesté, déjà à cette époque-là, un profond dégoût envers un commerce et une production qui mettaient le livre entre toutes les mains. Il est incontestable que le roman bourgeois, à ses débuts, fut perçu par d’aucuns comme une menace, comme un objet nocif et corrupteur. Baricco en tire, peut-être rapidement, la conclusion qu’il n’y a jamais eu dans l’histoire de fracture véritable entre un produit de qualité d’une part, et un produit commercial de l’autre. Ce que nous considérons aujourd’hui comme de hautes expressions de l’art, serait né avant tout pour satisfaire l’intérêt d’un public donné. Ce qui a généré en nous la fausse perception d’une expression artistique sophistiquée et élitaire, ce serait que, jusqu’aux années cinquante, l’objet artistique n’était destinée qu’à une partie très mince du public, et en cela, effectivement, il était élitaire, mais en cela seulement.

Tout donnerait donc à penser, selon Baricco, que l’hyper commercialisation d’aujourd’hui résulte toujours de la même nécessité d’occuper l’intégralité du marché potentiel, un marché toujours plus large. Pour Baricco cela ne peut être en soi une cause suffisante pour qu’on y trouve moins de qualité. Cela ne l’a jamais été d’après lui. La véritable question qu’il estime nécessaire de poser est : quel type de qualité génère le marché d’aujourd’hui ? Quelle idée de la qualité ont ceux qui sont venus envahir le village du livre ces dix dernières années ? Qu’est-ce pour eux, un livre ? Et quel rapport y a-t-il entre ce qu’ils ont en tête et ce que représente encore pour nous l’idée d’une édition de qualité ?

À demi mot, ce que voudrait nous donner à comprendre Baricco, serait donc qu’il nous faut faire confiance au marché ? Sa démonstration ne vise-t-elle qu’à justifier le vieux credo de l’autorégulation de l’économie libérale ? Il existerait donc un nouveau lectorat, immensément plus large depuis dix ou vingt ans, appuyant ses choix sur d’autres critères qualitatifs que ceux que nous avons connus le passé ? Les lecteurs d’hier seraient-ils désormais condamnés à l’obsolescence et à une rapide disparition ? Ce qu’oublie, hélas ! de mentionner Baricco, lui qui pourtant fait allusion plus haut à l’industrie alimentaire, c’est qu’on ne produit pas de la même façon en grande et en petite quantité. Et c’est là tout le noeud du problème. Il s’agit en apparence d’un paradoxe, si l’on veut conserver la même logique marchande qu’avance Baricco sans jamais définir ce que la « qualité » représente, la question qui se pose pour une qu’existe une édition de qualité aujourd’hui s’exprime de façon quantitative.

Produire beaucoup : c’est produire vite, produire beaucoup : produire sans prendre de risque, pour un goût moyen — celui que peut partager le plus grand nombre, produire beaucoup : c’est produire à moindre coût, produire beaucoup : c’est produire un objet qui n’est pas appelé à durer, du vite lu, du vite oublié, du vite jeté.

Il existe bien une autre façon de multiplier les lecteurs sans laisser au marché et aux marchands le soin de le faire, une façon qui ne prétend pas satisfaire les besoins supposés appartenir au plus grand nombre par ces mêmes marchands. Ce moyen, Alessandro Baricco ne le mentionne jamais, il l’ignore, il n’a pas même idée qu’il sous-tend toute l’histoire du livre et de l’édition. C’est dommage, parce que c’est un noble et merveilleux moyen : ça s’appelle l’éducation. Tout simplement.

P.F.

Vous pouvez retrouver l’ensemble des articles de A. Barrico à la rubrique i barbari sur www.repubblica.it



[1] J’ignore ce qu’il en est de la France, mais nul doute que ce qu’avance Barrico s’applique tout autant ici.

22/03/2006

Mal de mer

Il y a quelques jours, j’écoutais les infos de midi à la radio, je suis tombé sur Yves Duteil qui disait revenir tout juste d’Inde… de Pondichéry, précisément où son beau-frère fabrique des bateaux. Je connais celui-ci, il fait aussi des meubles et nous en avons achetés chez lui pour Samadama, notre maison indienne. Y. Duteil a déclaré qu’avec son beau-frère, ils avaient créé une association pour venir en aide aux victimes du Tsunami. Il a admis qu’énormément d’argent avait été récolté et qu’avec ces sommes considérables ils avaient pu construire un grand nombre de bateaux pour les pêcheurs sinistrés. Des bateaux si nombreux que les pêcheurs avaient retiré leurs enfants de l’école afin de les mettre au plus vite au travail sur ceux-ci ! Des bateaux si nombreux que les prises de poissons sont devenus de moins en moins bonnes à cause de la surpêche ainsi provoquée. Aussi, continuait Y. Duteil, il faut maintenant construire des écoles et convaincre les pêcheurs d’y envoyer leurs enfants afin que ceux-ci ne deviennent pas à leur tour....pêcheurs !

Bon, c’est bien et très honnête de la part d’Y. Duteil de nous livrer son mea-culpa (ils sont rarissimes ceux qui le font sur le sujet) mais il aurait peut-être fallu commencer par les écoles, non ? avant cette débauche de constructions navales. Il aurait suffi d’écouter les pêcheurs au lendemain du tsunami pour savoir qu’ils n’avaient qu’une ambition : ne plus retourner en mer, et que leurs enfants n’y aillent jamais. Mais, non, nous autres Bons Blancs, nous sommes des types extraordinaires, nous savons ce qu’il leur faut à ces « peuplades lointaines » et nous avons le cœur sur la main : « tu veux des bateaux en voilà, jusqu’à plus soif… Mais, attention, faut pas oublier d’inscrire en énormes lettres sur le bordage le nom des gentils donateurs que nous sommes ! »
Il n’y a pas que le mal de mer qui me donne parfois la nausée.
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04/11/2005

Tréfonds

Archives, de temps à autre un peu de rangement, exploration tréfonds, strates numériques, et au hasard, un de mes textes que je redécouvre.
Il prend une autre résonnance aujourd'hui où les "producteurs" de viande de volaille s'inquiètent... les producteurs de viande bovine compatissent... et relativisent: "Vous bilez pas les gars, ca passera, les beaux jours reviendront, regardez comme on se porte!"


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Végétarien.
Conviction personnelle, intérieure.
Paradoxe : ce qui est du domaine de l’intime se manifeste tout à coup aux yeux de chacun quand vient le moment du repas. On se sent soudain le cœur à nu. Inévitables, les questions pleuvent. Derrière ces pourquoi ? comment ? depuis quand ? on ne découvre pas toujours une curiosité sincère, ouverte. Combien en ai-je croisé de ces bretteurs d’entre deux plats, de ces duellistes de la fourchette à viande, qui, bardés de leurs certitudes scientifiques, diététiques, historiques, ethnologiques et psychanalytiques, entendaient se payer une tranche de ma niaiserie et me donner une cuisante — saignante, plutôt — leçon de réalisme ! Jusqu'à l'ignoble qu'on m'a servi parfois : Hitler aussi etait végétrarien! Voilà pour me clouer le bec! clouer le bec... pas une expression n'est innoncente!
Quelle explication leur donner ? Glisser un timide : je peux me nourrir sans donner à souffrir ? Dire tout haut comme Oscar Wilde: j’aime les bêtes, je ne les mange pas ? Claironner : je respecte la vie ? Aussitôt la discussion s’anime : il faut chercher la faille logique qui jettera bas ces utopiques affirmations. Elles existent, ont existé de tout temps, les limites d’une telle aspiration. Le bonheur, lui aussi, est une idée impossible.
Alors, se taire ? Sans doute, par expérience. Parce qu’on sait qu’il y a ce qui se comprend, s’analyse, et puis ce qui se réalise — pas forcément avec la tête seule. Réaliser. Accepter de ne pas détourner les yeux, de les garder grands ouverts devant l’insoutenable, soulever le voile des habitudes, d’une hypocrisie oublieuse, facile parce qu’admise par tous. Réaliser, enfin, pour ne plus se cacher derrière les mots.
Elevages, batteries, gavage et abattoirs, ou filets, harpons et pêcheries. Viandes. On coupe, on tranche, on vide. Crocs ou crochets, on y suspend l’objet exsangue de nos gourmandises. Souffrances, pour un simple plaisir de bouche. Demain, on amputera. Porte-greffes anonymes et muets : plus personne à remercier.
Abattoir de Chambéry. Technicité, efficacité, une des unités les plus performantes du genre. Stress réduit au maximum pour ne pas gâter la viande, la mort est ici une affaire de spécialistes. Fin de journée : plus qu’une bête à tuer. C’est le tour d’un petit cheval, boucherie chevaline oblige. Relativité des dégoûts : ici, le cheval ; là, le chien, le chat ; ailleurs, le porc, la vache.
Fin de journée : le petit cheval pleure ; c’est la première fois que les hommes de l’abattoir voient une chose pareille. Le petit cheval a compris ; toutes les bêtes comprennent, l’odeur, la vue, l’instinct. Mais le petit cheval ne renâcle pas, il ne songe même plus à fuir, ne hennit pas de terreur. Non, il pleure. Deux grands yeux mouillés.
Les hommes n’ont pas pu.
Pas ce jour-là.
Histoire vraie. Juré !
Alors, continuer à se taire pour ne pas s’entendre hurler ? Sans doute, ou bien emprunter les mots du poète, des mots qui frappent droit au creux de l’estomac.

« Quartiers avant, trains arrière,
laitières
moutons fumants
porcs utiles, enfants.
Le seuil franchi, il n’y a plus de dehors. »*

C'est un extrait du poème Cauchemar de Max Bonnal, inédit (forcément...)
J'ai envie d'ajouter, tout ça n'est peut-être pas l'enfer... mais ça y ressemble.

20/10/2005

Plumes

Écœurement.
Oui écœurement sans limite devant ces images de milliers de poulets enterrés vivants (ça va plus vite), ces volailles palpitantes qu'on étouffe en vrac dans des sacs poubelles (ça va plus vite), ces dindons qu'on jette encore frémissants dans des incinérateurs (ça va plus vite). La psychose de la grippe aviaire nous montre à quel point la barbarie est habituelle à l'homme. Chasser le naturel, et il revient au galop… ou plutôt à tire d'aile.
Ces traitements révoltants, on ne peut même pas les qualifier d'inhumains, car ce sont bien des êtres humains doués de raison, de pensée, qui les pratiquent sur des animaux qui, prétendons-nous, en sont dépourvus. Théodore Monod disait qu'il serait grand temps que l'homme s'hominise enfin. Oui, parce que ce temps risque fort de venir à nous manquer si l'on continue à s'efforcer ainsi de tout détruire autour de nous.
"Mais ce ne sont que des bêtes" m'objectera-t-on… Quelle connerie! Ils faut vraiment être aveugle pour ne pas voir qu'elles partagent avec nous la crainte, la peur de la souffrance, la fuite devant la douleur, la panique, et sans doute même l'angoisse face à une mort proche. Et qu'on ne vienne pas me dire qu'être sensible au sort de bêtes, c'est ne pas l'être au sort des hommes.Connerie encore!
Démonstration.
Le processus mental qui permet à des hommes d'accomplir de tels actes de brutalité abjecte est exactement le même que celui qui était en vigueur dans les camps de la mort. Je ne compare pas les faits, entendons nous bien, j'en entends déjà qui hurlent d'indignation devant ce rapprochement, les faits sont de nature différente, je ne prétends pas le contraire, mais ce que je mets en parallèle, c'est cette défaillance morale qui fait qu'en ne donnant plus à l'autre qu'une valeur d'objet, on s'autorise toutes les monstruosités. Que cet autre soit homme ou bête, qu'est-ce que ça change? Le tortionnaire perçoit l'autre comme simple objet à sa disposition, le violeur aussi. Et tout "autre" peut être cet objet, on le voit chaque jour: hommes, femmes, enfants, bêtes.
Alors pourquoi plus précisément ce souci de la condition animale? Parce qu'il me semble que tant que nous manquerons d'une compassion minimale envers les êtres les plus faibles que sont en vérité les animaux… le pire sera toujours à craindre entre nous mêmes.

PS. À ceux qui penseront: "Non, mais qu'est-ce qu'il a lui, à nous emmerder! On ne les tue peut-être pas les animaux qu'il doit bouffer?" Je répondrai: il y a près de trente ans que j'ai renoncé, comme le disait le sage indien Birbal, à faire de mon estomac… un cimetière pour les animaux.
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17/10/2005

Aux enfants de Birmanie, à Aung Sang Suu Kyi

Il y a quelque temps, Françoise et moi avons pu voyager individuellement en Birmanie, échappant ainsi au pilotage sans faille que la junte militaire au pouvoir impose habituellement aux touristes venus en groupe. De ce voyage, de nos rencontres et de nos observations, mais aussi de notre sentiment de révolte envers un régime tyrannique et corrompu qui piétine les droits de l’homme les plus élémentaires, est né un album qui paraît cette semaine en libraire : Princesse Laque. Un album, c’est peu pour un peuple qui souffre dans l’indifférence générale ou dans un silence complice (Total fait de bonnes affaires là-bas). Un album, c’est beaucoup aussi, nous l’avons appris. Françoise et moi n’oublierons jamais la minuscule librairie de Rangoon,. Sur l’unique meuble à rayonnage, vitré et cadenassé : des livres, une trentaine tout au plus. Je demande à les voir. Le vieux libraire me répond à mi-voix :
- Je ne peux pas les vendre, ce sont les seuls qui me restent. On n’imprime plus, c’est interdit désormais. Je peux tout au plus tenter de vous avoir des photocopies.

Ces livres sous clés, nous ne voulons pas les oublier. Ces paroles qu’on nous a si souvent chuchotées par peur des informateurs, nous ne voulons pas les oublier. Ces enfants interdits d’école, ces étudiants interdits d’université, ces artistes interdits de parole et de mouvement, ce peuple interdit de liberté, nous ne voulons pas les oublier. Nous ne voulons pas non plus qu’on continue à l’ignorer. C’est pourquoi notre album.

Patrice Favaro et Françoise Malaval

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PRINCESSE LAQUE, éditions Syros Jeunesse
Un album pour la liberté d'expression, en partenariat avec Amnesty International.
Dans le lointain royaume de Birmanie, la fille d’un humble artisan décore si bien les objets en laque qu’on lui a donné le nom de Princesse Laque. Lorsqu’il entend parler de son incomparable talent, le roi ordonne à la jeune fille de ne plus travailler que pour lui seul. Princesse Laque s’exécute, toutes les œuvres qu’elle lui présente ont cependant le même sujet : la souffrance du peuple écrasé par la loi du tyran… La fureur du roi est sans limites. Mais la voix de la vérité se laisse-t-elle si facilement étouffer ?

23/05/2005

VOYAGES DE RÊVES… OU VOYAGES RÊVÉS ?

« Pour camper tout cela, et puis l’animer, il faudrait procéder, en peinture, par petites touches sautillantes, éclaboussées de lumière. Le rouge dominerait, un rouge brique, et aussi l’ébène tirant sur le brun. Des flaques vert véronèse. Et, sauf les flaques, toutes les taches grouilleraient, sautilleraient… Pour l’exprimer : des tronçons de phrases hachées, des mots accouplés, des pages de Kim morcelées… »
Victor Segalen, Journal des îles, Colombo, 1904



Je propose ce mardi 24 mai à 18 heures, au cours d’une conférence, une pérégrination à travers quelques vrais voyages de rêves et quelques voyages vraiment rêvés de la littérature. Cette « divagation littéraire » aura lieu à la Médiathèque de Saint-Paul Trois Châteaux.
Au programme, quelques explorations : les États et Empires du Soleil sur les traces de Cyrano de Bergerac ; l’Île Sonnante, ou encore la Planète Mer, en 230 après la Grande montée des eaux. Nous croiserons en chemin Gulliver, Hippolyte Webb ou Imago Sekoya, mais aussi Edgar Allan Poe, Mervin Peake ou Fosco Maraini.
Parmi tous ces voyageurs, qui nous invitent à les suivre en parcourant leurs pages, comment distinguer les vrais aventuriers des habiles imposteurs et des rêveurs impénitents ?

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Carnet de voyage de Françoise Malaval pour la revue Citrouille.

15/05/2005

Vanités

Pourquoi la littérature contemporaine française intéresse si peu à l’étranger ? Pourquoi est-elle si peu lue hors du périmètre sacré que constitue le sixième arrondissement parisien ? Pour ma part, je pense que c'est, à de rares exceptions, parce que les livres d’auteurs français sont si insipides et nombrilistique! Mais on ne peut être juge et parti. Soit. Donnons la parole à d’autres. Dans son dernier livre Sentiment indien , publié chez Grasset, Dominique Fernandez relate quelques rencontres avec des écrivains indiens.
/…/ tous m’ont dit qu’ils avaient du mal à concevoir la littérature telle qu’on la pratique à Paris, comme une foire aux vanités où l’on se bat entre confrères pour obtenir la première place. /…/ surpris et inquiets qu’on publie en France si peu de nouvelles, si peu de poèmes. Ils écrivent, eux, me disent-ils, pour sauver leur identité dans le tohu-bohu tentaculaire de Calcutta, non pour gagner de l’argent.
Paroles d'or! Comment imaginer qu’une littérature devenue simple « ascenseur social » pour le plus grand nombre de ceux qui écrivent – il y a des exceptions, fort heureusement- puisse encore être perçue ailleurs comme présentant le moindre intérêt!
medium_diapositive31.2.jpgphoto P.F.Je crois que je viens de ma faire encore quelques "amis"!
Ça me rassure, on n’a que les inimités qu’on mérite.