Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Flash-back N°8: Retour aux sources

 

DSCF0009.JPG


C'est à l'initiative de deux professeurs d'une école enseignant le français aux étrangers à Aix en Provence que j'ai eu l'occasion de retourner sur les traces d'un de mes romans en compagnie d'un groupe de femmes venu de Suède. Anne Dupin avait eu en effet l'idée de les faire travailler sur On ne meurt pas on est tué. C'est ainsi que je me suis retrouvé à faire le guide sur les lieux mêmes de mon enfance qui servent de décor à ce court roman sur l'enfance et le deuil. Une visite lecture qui a commencé devant l'entrée de cet immeuble (ci-dessous, à l'extrémitié gauche)  toujours aussi gris et triste que j'ai quitté à l'âge de dix ans.

DSCF0005.JPG

Curieux de voir que plus de 40 ans plus tard, le quartier du Lycée avait somme toute assez peu changé et que certains de mes souvenirs y avaient toujours une présence sinon intacte du moins présente et perceptible.

Numéro sept, septième étage. Pa, Man, mon petit frère Gino et moi, on vit en ville depuis peu. Sur le même palier, derrière une porte voisine, les parents de ma mère : le Cecco et la Tosca. La Tosca et moi, on ne s’aime pas. Question de tempérament : je manque d’obéissance, je ne sais ni plier ni faire le gros dos. Pour m’apprendre à vivre, ma grand-mère s’emploie avec une ardeur bornée à m’attendrir la couenne, à m’assouplir le cuir. Lorsqu’il découpe un morceau de viande trop nerveuse, le boucher de notre rue a une méthode bien à lui pour rendre chaque tranche plus fondante : il frappe dessus avec le plat de son hachoir. La Tosca, elle, c’est la laisse du chien qu’elle utilise. Une laisse verte et vernie, épaisse, un demi-centimètre sur la nervure centrale, avec une double piqûre de fil blanc qui court sur chaque côté. Du fait main.


DSCF0011.JPG

La cave où l'un de mes grands-pères achetait ses caisses de vin (il était hélas très bon client) a fermé mais son enseigne demeure, tout comme la façade de l'ébénisterie devant laquelle s'empilaient des planches de bois exotiques répandant leur senteurs venues d'ailleurs.

Je scrute le large. Au-delà des toits du Vieux Nice, le petit carré de mer jette ses feux dans le lointain. Ses reflets me font vite cligner des yeux. Je tire de ma poche un disque de verre noir. Pa nous en a rapporté quelques-uns en prévision de l’éclipse. C’est un ami soudeur qui les lui a donnés, ce type en met sur ses lunettes pour se protéger quand il travaille. Avec ces verres-là, on a le droit de regarder le soleil en face.

Ça tombe bien, j’ai soif d’aventures. Cap au Sud, toutes voiles dehors !

DSCF0020.JPG

Le vieux Nice voisin, lui s'est largement folklorisé, même la socca traditionnelle que nous achetions roulée dans du papier gris est devenue une attraction pour touristes.

 

DSCF0022.JPG

Toutes les heures, son mari lui apporte, d’une rue voisine du Vieux Nice où se trouve son fournil, une de ces grandes plaques de fer blanc sur laquelle a cuit l’énorme crêpe de farine de pois chiches. Elle l’empoigne avec des chiffons roussis et la pose au-dessus d’un brasero — un bidon avec du charbon de bois, le même que ceux des marchands de marrons chauds. C’est l’été, il fait une température infernale à côté de ce chaudron. J’achète pour quelques francs de socca. La vendeuse en découpe une portion avec une spatule de bois, elle la dépose sur du papier gris, plusieurs épaisseurs, et elle la saupoudre avec du poivre au moyen d’une boîte en fer blanc cabossée et percée sur le dessus. Si quelqu’un fait mine de refuser cet assaisonnement vigoureux, elle lui dit en riant, bien haut, et sa voix porte tant que tout le marché en profite:

— Ça se mange comme ça, c’est bon pour l’amour. Tu en as besoin !


Cependant, j'ai retrouvé la même émotion en passant devant une vitrine qui me faisait rêver à chaque fois que j'y collais mon nez dessus sur le chemin de l'école: celle d'une papeterie exposant des stylos plumes. Une fascination pour moi à l'époque. Prédestination?

 

DSCF0012.JPG


Je n’ai pas envie de retourner à la maison, je continue à descendre la rue, à faire escale de vitrine en vitrine. Au numéro 8, les Caves du Lycée: vins de Bellet, Villars, Bandol, Cassis, Palette, c’est là que le Cecco fait remplir ses bouteilles comme à une station-service avec du rouge ordinaire ; plus loin, le magasin Ruggieri, farces et attrapes : bonbons au poivre, verre baveur et coussin péteur. Je change de trottoir juste avant la devanture du magasin de matériel médical, on y voit des prothèses obscènes en caoutchouc rose: mains, pieds, oreilles. De quoi me soulever le cœur si j’y jette un seul regard. Je pousse jusqu’à l’angle de la rue pour m’attarder au pied des deux stylos géants en relief qui encadrent la porte d’entrée de la papeterie Ullman.

DSCF0023.JPG

Et puis au bout de la jetée, la mer... et tu te dis qu'il est des ailleurs qui t'appellent.... Et tu tournes le dos aux blessures du passé. Et c'est tant mieux.

 

on ne.jpg

Copyright crédit toutes photos F.Malaval

Les commentaires sont fermés.