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Qu’ils crèvent les auteurs !

En juillet 1985, j’ai eu le privilège d’assister à Avignon à une pièce de Tadeuz Kantor, le prophétique « Qu’ils crèvent les artistes ! ». La pièce avec la présence de Kantor lui-même sur le plateau mettait en scène sa propre mort (elle allait survenir 5 ans plus tard), mais aussi plus généralement celles des artistes face à un pouvoir totalitaire.

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Bust of Tadeusz Kantor in Celebrity Alley in Kielce (Poland) Date 14 septembre 2006 Source Travail personnel Auteur Paweł Cieśla

Une extrait de la vidée tournée à cette occasion pour l’INA ici

J’avais été profondément choqué par la violence et la désespérance de cette œuvre, je la comprends mieux aujourd’hui en voyant dans quelle a-culture nous baignons dans notre pays. Je la comprends mieux également en observant le rôle dans lequel on entend enfermer exclusivement les artistes, les acteurs, celui de sympathique gugusse amuseur de la galerie et oscarisable à la « Dujardin », ou encore celui d’analgésique à puissant effet tranquillisant comme « Intouchables ».

1985 – 2012… les choses avancent, car on peut désormais s’écrier : Qu’ils crèvent les auteurs !

 

Les pires  coups portés au droit d’auteur l’ont presque toujours été par les auteurs eux-mêmes. Il y ont depuis longtemps mis un bel acharnement.

 Qu’on se souvienne de la bataille autour du droits de prêts en bibliothèque dont plus personne ne conteste le juste principe aujourd’hui[1].… Ceux qui se montrèrent les plus virulents contre ce droit étaient des écrivains eux-mêmes dont certains, éminents professeurs de la Sorbonne ou encore exerçant de lucratives professions libérales, poussaient des cris d’orfraie sur le thème : « Nous, nous n’écrivons pas pour de l’argent ! »

 À ce propos je viens de recevoir un chèque concernant mes droits de prêt en bibliothèque et de reprographie pour 2009 (les auteurs, illustrateurs et traducteurs ont tout leur temps comme chacun le sait… ils ne touchent leur argent que trois ans plus tard !), oui, donc pour 2009 mon chèque s’élève à la faramineuse somme de 149 euros ! Oui, vraiment nous autres auteurs sommes d’horribles nantis, de vrais nababs !

 Je me souviens également que, lorsque nous avions tenté avec Thierry Lenain et quelques-autres de reprendre une idée chère à Jean Zay sur le « travail » des écrivains en réclamant un droit fixe d’un euro sur tout exemplaire, vendu, soldé, distribué d’une manière ou d’une autre… une illustratrice fameuse m’avait confié qu’elle trouvait cela « Vulgaire ! Demander un euro, ça ressemble à de la mendicité ! »

 

Une coutume donc chez nous autres auteurs: scier la dernière branche sur laquelle nous pouvons encore prendre refuge. Aujourd’hui, c’est François Bon qui s’y colle dans le rôle de l'élagueur en traduisant et en publiant pour son compte le texte d’un des ses chers et respectés collègues (Le vieil homme et la mer, d’Ernest Hemingway, excusez du peu) dont les droits d’auteur ne lui appartiennent pas. C’est Gallimard qui en est le dépositaire pour les ayant-droit en France, et la maison qui n’a rien de philanthropique comme chacun le sait, lui frappe sur les doigts. Aussitôt Internet s’enflamme, ça « twitte » à tout va… sur ces « salauds d’ayant droit » !

Le problème ici n’est pas de donner raison à l’une (le gentil auteur) ou l’autre (le méchant éditeur) des ces figures archétypales , mais de constater que l’occasion était vraiment rêvée pour certains de pouvoir à bon compte tenter de faire exploser ce qui leur paraît être un archaïsme insupportable : le droit d’auteur Ce qui est éminemment dommageable, c’est que cela laisse entendre, et cela n’a pas manqué de se faire entendre, qu’une œuvre comme Le vieil homme et la mer devrait appartenir à tout un chacun dans un délai bien plus court. "Passé un seuil, la popularité dépossède les auteurs de la propriété de leur livre" nous dit dans un article cité plus bas Nicolas Gary. Curieuse logique, mais pourquoi alors ne pas l'appliquer à tout? Allons donc tous dormir gratuitement au George V et manger au restaurant du Ritz!

L'argument est donc falacieux, mais aussitôt les idolâtres du libre marché s'en sont emparé, qu'elle aubaine pour eux et de s'écrier:  vite, que les droits d’auteur se trouvent réduits à une durée égale à celle d’un brevet industriel : 20 ans, tout au plus ! Lire ici l'article d'Actualité Littéraire pour en avoir un aperçu.  Merci François Bon, vous qui étiez également si farouchement opposé au prêt en bibliothèque, d’avoir tendu le manche pour nous faire battre, affreux privilégiés que nous sommes ! La boucle sera donc sous peu bouclée: le texte, les illustrations, les traductions ne seront bientôt plus qu'un simple produit sous brevet, comme un presse-purée ou un détergent. Et il faut bien être  naïf (la naïveté est la paresse de l'esprit) pour s'imaginer que cela favorisera l'accès aux livres pour les plus démunis. Faisons confiance pour cela aux industriels du livre numérique, tiens ! Quant aux auteurs, seuls surnageront bientôt ceux qui seront "bankables" comme on dit chez les gros diffuseurs, ces propriétaires d'énormes tuyaux qui inondent nos écrans... Les autres, désormais des écrivaillons puisque non-bankables, pourront toujours se faire un peu d'argent de poche comme c'est déjà le cas avec ces sites qui proposent de mettre en vente les photos que ceux qui en sont les auteurs trop naïfs leur confient:

Chez Fotolia, Istockphoto ou Dreamstime avec un peu de temps, du talent et de la passion, vous pouvez tester l’attractivité de vos prises de vue. Impératif : vos photos doivent être d’excellente qualité. Une fois que vous avez sélectionné vos meilleurs clichés, créez votre compte et mettez-les en ligne. Des acheteurs potentiels viennent ensuite faire leur marché parmi vos images disponibles. Sachez qu’une fois vos fichiers vendus, ils peuvent être utilisés sans limite de temps ni de nombre de diffusions et se retrouver sous forme de publicités, d’illustration d’articles, de communiqués de presse.

Oh! le beau futur que voilà!

Et dans tout ce débat, ce déballage, qui, je dis bien qui a évoqué le "droit moral de l'artiste et du créateur sur son oeuvre"?... (Lisez bien les commentaires laissés sur cette page web de la Maison des Artistes pour juger de la situation actuelle.)

Il est vrai que ce droit moral-là, lui gît déjà. De profundis. L'autre suivra sous peu, soyez rassurés apôtres de la gratuité à tous crins, vous qui oubliez que "si c'est gratuit, c'est parce que c'est vous le produit!". Amen !


 

 


[1] Adopté à l’unanimité par le Sénat le 8 octobre 2002, le projet de loi relatif au droit de prêt vint ensuite en première lecture à l’Assemblée Nationale le 2 avril 2003. Et c’est ainsi que la loi française fut définitivement adoptée par le Parlement, le 18 juin 2003, loi relative à la rémunération au titre du prêt en bibliothèque et renforçant la protection sociale des auteurs.


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