26/06/2006
Flaubert et les Barbares
Donc, lecture de La Repubblica. Le numéro du vendredi est épais à souhait, multiple et éclectique, intelligent et populaire (non, les deux mots ne sont pas antinomiques, messieurs du Monde). Dans le numéro que je parcours, une page entière est due à la plume de l’auteur Alessandro Baricco (Soie, Océan mer, entre autres, et dernièrement Sans sang), elle fait partie d’une série d’articles qui se nomme I BARBARI. Cette semaine, le titre m’interpelle :
ILS ASSASSINENT FLAUBERT.L’article d’Alessandro Baricco est consacré à l’édition d’aujourd’hui et à celle que la situation actuelle laisse augurer pour demain. Quelques faits, quelques chiffres sont rappelés pour commencer : en moins de 10 ans, le nombre de livres produits aux États-unis (on n’y parle déjà plus d’édités ou de publiés) a augmenté de 60%. En Italie dans les vingt dernières années, il a quadruplé[1].
Pour Baricco cela n’est pas dû à un phénomène ponctuel, mais bien à une « mutation génétique ». Aux entreprises familiales, où la passion du métier permettait de s’accommoder de profits modestes, ont succédé d’énormes groupes éditoriaux qui ambitionnent des bénéfices nets à hauteur de ceux de l’industrie alimentaire (on parle d’une base à 15%). La librairie, elle ; a cédé la place au mégastore et à son « package culturel » : livres-cds-film-jeux-photo-informatique. À la place de l’éditeur à l’ancienne, voici venu le temps de l’expert en marketing qui garde un œil sur les auteurs, mais surtout les deux sur le marché. Enfin, là où l’on trouvait un système de distribution qui fonctionnait de manière quasi neutre, on a désormais un filtre omnipuissant qui ne laisse passer que les produits les plus adaptés au marché.
Ce constat dûment établi, Baricco prétend tout haut qu’ « ils » sont en train d’assassiner Flaubert, ces mêmes « ils » qui ont mis la malbouffe dans nos assiettes, et ôté de nos tables tout ce qui avait du goût : les nouveaux barbares ! Ce ne pourrait être là qu’une antienne souvent entendue sur l’âge d’or d’antan… justement puisque d’antan, mais l’analyse que propose Alessandro Baricco est plus surprenante que cela, plus ambiguë aussi.
L’idée maîtresse qu’il développe est que l’édition, tout au long de son histoire, n’a jamais eu d’autre ambition que d’occuper entièrement l’espace marchand dont elle pouvait disposer, et qu’elle n’a jamais cessé de repousser les limites de ce marché aussi loin qu’il lui était commercialement possible de le faire. Hier, comme aujourd’hui.
Ce que prétend Baricco, c’est que pendant longtemps, à cause de circonstances historiques et sociales précises, le milieu éditorial fut contraint de s’adapter aux groupes sociaux isolés et minoritaires (par le nombre mais dominants sur le plan politique, religieux, culturel) qui constituaient son public, sa clientèle. Pour les satisfaire, l’édition n’a fait preuve de qualité (quant au fond autant que sur la forme) que parce qu’elle répondait ainsi aux besoins précis de ces mêmes communautés restreintes. Ainsi, la qualité ne s’opposait pas au marché, pour la simple raison que ce que le lecteur cherchait, c’était la qualité dans le marché.
À l’aune de cette conception, l’histoire éditoriale pourrait s’examiner comme une série de cercles concentriques marchands s’élargissant toujours. Jusqu’à la fin du 17 ème siècle, les livres publiés ne s’adressent guère qu’à ceux qui les écrivent, ou qui auraient pu les écrire, en somme à ceux qui vivent dans ou près du milieu littéraire. Avec l’avènement de la bourgeoisie apparaissent des conditions objectives pour qu’un plus grand nombre de gens aient la capacité, l’argent, et le temps suffisant pour s’adonner à lecture. La réponse de l’édition fut le roman. Géniale invention, tant d’un point de vue créatif que sur le plan commercial. Pour Barrico, le roman du 18 ème, même s’il nous apparaît aujourd’hui comme le moyen de parvenir à une conscience supérieure et formelle de soi ainsi et s’il nous permet de participer à une idée raffinée de la beauté, n’en fut pas moins d’abord pensé pour couvrir l’intégralité du marché qui s’ouvrait, et son objectif : toucher tous les lecteurs possibles. Et, en effet, de Melville à Dumas, le roman les atteignit tous. Nul doute que le cercle étroit des lecteurs anciens n’ait manifesté, déjà à cette époque-là, un profond dégoût envers un commerce et une production qui mettaient le livre entre toutes les mains. Il est incontestable que le roman bourgeois, à ses débuts, fut perçu par d’aucuns comme une menace, comme un objet nocif et corrupteur. Baricco en tire, peut-être rapidement, la conclusion qu’il n’y a jamais eu dans l’histoire de fracture véritable entre un produit de qualité d’une part, et un produit commercial de l’autre. Ce que nous considérons aujourd’hui comme de hautes expressions de l’art, serait né avant tout pour satisfaire l’intérêt d’un public donné. Ce qui a généré en nous la fausse perception d’une expression artistique sophistiquée et élitaire, ce serait que, jusqu’aux années cinquante, l’objet artistique n’était destinée qu’à une partie très mince du public, et en cela, effectivement, il était élitaire, mais en cela seulement.
Tout donnerait donc à penser, selon Baricco, que l’hyper commercialisation d’aujourd’hui résulte toujours de la même nécessité d’occuper l’intégralité du marché potentiel, un marché toujours plus large. Pour Baricco cela ne peut être en soi une cause suffisante pour qu’on y trouve moins de qualité. Cela ne l’a jamais été d’après lui. La véritable question qu’il estime nécessaire de poser est : quel type de qualité génère le marché d’aujourd’hui ? Quelle idée de la qualité ont ceux qui sont venus envahir le village du livre ces dix dernières années ? Qu’est-ce pour eux, un livre ? Et quel rapport y a-t-il entre ce qu’ils ont en tête et ce que représente encore pour nous l’idée d’une édition de qualité ?
À demi mot, ce que voudrait nous donner à comprendre Baricco, serait donc qu’il nous faut faire confiance au marché ? Sa démonstration ne vise-t-elle qu’à justifier le vieux credo de l’autorégulation de l’économie libérale ? Il existerait donc un nouveau lectorat, immensément plus large depuis dix ou vingt ans, appuyant ses choix sur d’autres critères qualitatifs que ceux que nous avons connus le passé ? Les lecteurs d’hier seraient-ils désormais condamnés à l’obsolescence et à une rapide disparition ? Ce qu’oublie, hélas ! de mentionner Baricco, lui qui pourtant fait allusion plus haut à l’industrie alimentaire, c’est qu’on ne produit pas de la même façon en grande et en petite quantité. Et c’est là tout le noeud du problème. Il s’agit en apparence d’un paradoxe, si l’on veut conserver la même logique marchande qu’avance Baricco sans jamais définir ce que la « qualité » représente, la question qui se pose pour une qu’existe une édition de qualité aujourd’hui s’exprime de façon quantitative.
Produire beaucoup : c’est produire vite, produire beaucoup : produire sans prendre de risque, pour un goût moyen — celui que peut partager le plus grand nombre, produire beaucoup : c’est produire à moindre coût, produire beaucoup : c’est produire un objet qui n’est pas appelé à durer, du vite lu, du vite oublié, du vite jeté.
Il existe bien une autre façon de multiplier les lecteurs sans laisser au marché et aux marchands le soin de le faire, une façon qui ne prétend pas satisfaire les besoins supposés appartenir au plus grand nombre par ces mêmes marchands. Ce moyen, Alessandro Baricco ne le mentionne jamais, il l’ignore, il n’a pas même idée qu’il sous-tend toute l’histoire du livre et de l’édition. C’est dommage, parce que c’est un noble et merveilleux moyen : ça s’appelle l’éducation. Tout simplement.
P.F.
Vous pouvez retrouver l’ensemble des articles de A. Barrico à la rubrique i barbari sur www.repubblica.it
[1] J’ignore ce qu’il en est de la France, mais nul doute que ce qu’avance Barrico s’applique tout autant ici.
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