04/11/2005

Tréfonds

Archives, de temps à autre un peu de rangement, exploration tréfonds, strates numériques, et au hasard, un de mes textes que je redécouvre.
Il prend une autre résonnance aujourd'hui où les "producteurs" de viande de volaille s'inquiètent... les producteurs de viande bovine compatissent... et relativisent: "Vous bilez pas les gars, ca passera, les beaux jours reviendront, regardez comme on se porte!"


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Végétarien.
Conviction personnelle, intérieure.
Paradoxe : ce qui est du domaine de l’intime se manifeste tout à coup aux yeux de chacun quand vient le moment du repas. On se sent soudain le cœur à nu. Inévitables, les questions pleuvent. Derrière ces pourquoi ? comment ? depuis quand ? on ne découvre pas toujours une curiosité sincère, ouverte. Combien en ai-je croisé de ces bretteurs d’entre deux plats, de ces duellistes de la fourchette à viande, qui, bardés de leurs certitudes scientifiques, diététiques, historiques, ethnologiques et psychanalytiques, entendaient se payer une tranche de ma niaiserie et me donner une cuisante — saignante, plutôt — leçon de réalisme ! Jusqu'à l'ignoble qu'on m'a servi parfois : Hitler aussi etait végétrarien! Voilà pour me clouer le bec! clouer le bec... pas une expression n'est innoncente!
Quelle explication leur donner ? Glisser un timide : je peux me nourrir sans donner à souffrir ? Dire tout haut comme Oscar Wilde: j’aime les bêtes, je ne les mange pas ? Claironner : je respecte la vie ? Aussitôt la discussion s’anime : il faut chercher la faille logique qui jettera bas ces utopiques affirmations. Elles existent, ont existé de tout temps, les limites d’une telle aspiration. Le bonheur, lui aussi, est une idée impossible.
Alors, se taire ? Sans doute, par expérience. Parce qu’on sait qu’il y a ce qui se comprend, s’analyse, et puis ce qui se réalise — pas forcément avec la tête seule. Réaliser. Accepter de ne pas détourner les yeux, de les garder grands ouverts devant l’insoutenable, soulever le voile des habitudes, d’une hypocrisie oublieuse, facile parce qu’admise par tous. Réaliser, enfin, pour ne plus se cacher derrière les mots.
Elevages, batteries, gavage et abattoirs, ou filets, harpons et pêcheries. Viandes. On coupe, on tranche, on vide. Crocs ou crochets, on y suspend l’objet exsangue de nos gourmandises. Souffrances, pour un simple plaisir de bouche. Demain, on amputera. Porte-greffes anonymes et muets : plus personne à remercier.
Abattoir de Chambéry. Technicité, efficacité, une des unités les plus performantes du genre. Stress réduit au maximum pour ne pas gâter la viande, la mort est ici une affaire de spécialistes. Fin de journée : plus qu’une bête à tuer. C’est le tour d’un petit cheval, boucherie chevaline oblige. Relativité des dégoûts : ici, le cheval ; là, le chien, le chat ; ailleurs, le porc, la vache.
Fin de journée : le petit cheval pleure ; c’est la première fois que les hommes de l’abattoir voient une chose pareille. Le petit cheval a compris ; toutes les bêtes comprennent, l’odeur, la vue, l’instinct. Mais le petit cheval ne renâcle pas, il ne songe même plus à fuir, ne hennit pas de terreur. Non, il pleure. Deux grands yeux mouillés.
Les hommes n’ont pas pu.
Pas ce jour-là.
Histoire vraie. Juré !
Alors, continuer à se taire pour ne pas s’entendre hurler ? Sans doute, ou bien emprunter les mots du poète, des mots qui frappent droit au creux de l’estomac.

« Quartiers avant, trains arrière,
laitières
moutons fumants
porcs utiles, enfants.
Le seuil franchi, il n’y a plus de dehors. »*

C'est un extrait du poème Cauchemar de Max Bonnal, inédit (forcément...)
J'ai envie d'ajouter, tout ça n'est peut-être pas l'enfer... mais ça y ressemble.

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