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13/04/2005

AMERS

Mes deux dernière notes m’ont remis en mémoire un texte que j’avais écrit en mai 2000 pour « Témoignages d’écrivains sur le patrimoine bâti du XXe siècle » à la demande du service Conservation Régionale des Monuments Historiques, Direction Régionale des Affaires culturelles de Provence-Alpes-Côte d’Azur.

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AMERS. Voyage récurent. Tourbillons de sable, de sel : un vent d’hiver balaie le paysage, l’efface. Seule importe à présent l’épure des lieux. Comme aimanté par cette terre laminée, je traverse la Crau afin de rejoindre à nouveau le complexe portuaire et industriel de Fos-sur-Mer. La N 568, puis la 268 déroulent leurs lames d’acier plat. De part et d’autre, l’espace paraît se courber davantage et le regard s’épuise bien avant d’avoir atteint une hypothétique ligne d’horizon. Au-delà, je devine la mer à l’étroite bande nuageuse qu’elle laisse sourdre. La Méditerranée se dérobe, elle s’aplatit, se dissimule sous forme d’étangs, de tables salantes dont l’eau saturée prend des reflets violacés.
Je me sens naufragé. Naufragé au milieu de sables émouvants.
Paroles entendues : « Tu sais, avant le séisme, pour aller de Fos à Port Saint-Louis, on faisait quinze kilomètres à travers les manades. Maintenant, la route en a trente-trois, et on passe par nulle part ! »
Alors que le port pétrolier finissait à peine de se creuser, deux marins indonésiens, descendus à quai pour trouver, une rue, un bar, un point d’ancrage, se sont perdus dans l’immensité d’une terre en mouvement. Ils manquaient sans doute d’amers pour tracer leur route. Trente ans plus tard, on navigue à vue sans trop de peine ; et ces « détails remarquables de la côte servant de points de repère au marin », l’homme s’est employé, avec une sourde obstination, à les ériger. Cheminées blanches et rouges de la raffinerie Esso ; châteaux d’eau vissés sur la lande ; griffes des grues ; alignement des bacs de l’oléoduc sud-européen ; quelques torchères ; la tour de vigie du port, qu’on appelle clé à molette ; bâtiments coiffés de tôle chez Ascometal, Atochem, Arco Chimie, Eiffel : nulle part plus qu’ici, l’architecture n’entretient un rapport aussi étroitement ambigu avec ce qui l’entoure. Elle nous le révèle, au sens photochimique du terme, par contraste violent. En intervenant de manière aussi brutale sur l’environnement : cicatrices rectilignes des darses, étangs asséchés, routes englouties, terrassements pharaoniques — on parle ici de séisme —, les bâtisseurs ont propulsé, à leur corps défendant, chaque édifice de la zone industrialo-portuaire au cœur d’une problématique esthétique essentielle. Au-delà de toute considération économique, sociale, humaine, écologique, ce qui est donné à voir ici ne peut nous laisser indifférent. On se sent fasciné, ou bien l’envie de fuir vous prend. En quoi cela nous interroge-t-il avec tant de violence ?
Citadelle aveugle, sombre, couleur terre de Sienne brûlée, le corps de métal aux parois kilométriques masque les hauts fourneaux, la coulée continue, le liquide éruptif. Autour d’une paire de mats, plus hauts que des flèches de cathédrale, s’enroulent des panaches de fumée rousse — oxyde de fer. À quelques pas de la bretelle routière, après avoir enjambé la glissière de sécurité, je fais face à l’imposant complexe sidérurgique de la Sollac qui m’attire invariablement en cet endroit. Clochers, tours du silence, gopurams, minarets, stoûpas : rien de ce que nous avons dressé vers le ciel n’est étranger à l’objet de nos vénérations. Vers quelle sorte de dieux nous sommes-nous donc tournés en cette fin de vingtième siècle ?