10/02/2005

Tsunami

Vanakkam (bonjour en tamoul),

J’ai été très ému par la volonté d’agir et de venir en aide aux victimes du tsunami en Inde qu’ont manifesté certains de mes lecteurs et des classes que j’ai rencontrées de ci de là autour de mes livres. J’espère qu’ils comprendront le sens de la réponse que je leur adresse par cette lettre publique. Exposer la situation n’est pas chose facile quand on ne connaît pas directement le contexte indien, et les images rediffusées en boucle par les medias peuvent donner une version de la réalité tout à fait erronée.

Comme vous le savez, l’Inde a officiellement refusé l’aide humanitaire internationale, non que tous les gens de ce pays considèrent cela d’un mauvais œil, mais le gouvernement indien a estimé pouvoir faire face à la situation avec ses propres moyens, et cela, me semble-t-il, à juste titre.
D’autre part, la capacité d’assumer cette tâche est un enjeu capital pour ce pays qui tient ainsi à manifester son rôle prépondérant en Asie, et qui aspire depuis plusieurs années à avoir enfin sa place au Conseil de Sécurité de l’O.N.U. (on ne voit pas pourquoi cela lui est refusé alors que la Chine, qui au contraire de l’Inde n’est pas le moins du monde une démocratie, y siège depuis longtemps). L’image fausse et détestable de l’Inde qui est véhiculée par des journalistes occidentaux en mal de sensations n’est sans doute pas étrangère à cette volonté de marquer son indépendance. Il est bon de savoir également, pour combattre les idées reçues que l’Inde a envoyé quelques-unes de ses propres équipes de secours dans les pays voisins victimes du tsunami (dont un navire hôpital en Indonésie), et qu’elle a attribué d’importantes aides financières à d’autres comme le Sri Lanka. De plus la diaspora indienne de par le monde est très nombreuse et compte quelques très grosses fortunes… là aussi la mobilisation a été générale, et ce ne sont pas les fonds qui manquent, loin s’en faut.
Par ailleurs, et contrairement aux effets directs d’un tremblement de terre, ce n’est pas un pays tout entier qui a été touché ici par la catastrophe mais une très étroite bande littorale sur laquelle la population est bien moins dense qu’ailleurs : on y trouve presque exclusivement des hameaux de pêcheurs avec leurs huttes et quelques très rares infrastructures hôtelières pour touristes. Le bord de mer n’attire pas encore grand monde en Inde sur la côte est. Aussi terrible qu’ait été la catastrophe dans plusieurs régions de l’Inde, elle n’a pas du tout désorganisé le pays (à l’exception des îles Andaman qui on été très largement dévastées). Donc pas de problèmes majeurs pour l’organisation des secours. Et les aides matérielles n’ont pas tardé à arriver elles aussi de toutes parts. Avec parfois des bien curieux ratages : des monceaux de vêtements d’occasion ont été rejetés dans les rues par ceux à qui on les avait envoyés… mêmes les plus pauvres des pêcheurs ici n’accepteront pour rien au monde de porter des vêtements que d’autres ont eus sur le dos !!! On l’avait oublié. Mais dans l’ensemble l’aide d’urgence s’est plutôt bien mise en place après quelques ratés au démarrage. De nombreuses initiatives personnelles ont vu aussi le jour, comme celle de Vivek Oberoi, un acteur indien très connu, qui a décidé « d’adopter » tout un village.

On le comprendra donc, l’Inde n’a nul besoin des surplus de vêtements, des accessoires souvent inutiles ou mêmes des médicaments (c’est le troisième producteur mondial de produits pharmaceutiques) que les nations occidentales savent si bien distribuer quand toutes les caméras sont braquées dans la même direction. C’est autre chose qui fait ici défaut ! Les pêcheurs qui ont été touchés par le tsunami sont parmi les plus pauvres dans ce pays, c’est une population largement délaissée en Inde, et livrée depuis de nombreuses années à elle-même: habitat précaire dans des zones souvent dangereuses ou insalubres ; pas d’infrastructure sanitaire, ou si peu ; conditions de travail extrêmement difficiles et dangereuses (la mer du Bengale est des plus mauvaises et la côte Est de l’Inde est à juste titre redoutée par les marins). De plus, dans l’échelle sociale, le statut de pêcheur est un des plus bas et des plus méprisés de la société indienne.
Alors de quoi ont véritablement besoin ces gens qui ont échappé à la catastrophe, qui ont perdu des proches, ceux dont maisons, bateaux et matériel de pêche ont été emportés par les flots ? De voir effectivement arriver les indemnisations promises par le gouvernement central, les différents états fédéraux concernés et les structures d’aide qui ont collecté l’argent. De ne pas retouver les mêmes déplorables conditions de vie (et peut-être en pire encore) une fois l’émotion passée dans l’opinion publique indienne et internationale.
Pour répondre à ces attentes, c’est avant tout plus de démocratie qui est nécessaire, moins de corruption et de clientélisme cynique (qui est son corollaire inévitable). Plus de transparence financière dans un pays où l’on est assez peu regardant sur le sujet ! Ce qu’il faut, c’est améliorer les conditions de travail des pêcheurs : plus de sécurité (on ignore à peu près tout du matériel le plus élémentaire de sauvetage), du matériel de pêche plus performant, une autonomie financière plus grande (les gens empruntent ici à un taux de 3% par… MOIS ! ce qui fait du 36% par an… un vrai nœud coulant autour du cou), c’est lutter contre les distributeurs qui affament les pêcheurs pour accroître toujours plus leur marge sur les produits qu’ils revendent (on exporte ici les produits de la mer dans le monde entier… mais les pêcheurs m’en tirent que des clopinettes).
Enfin, c’est aussi à plus long terme un meilleur système d’éducation qui est indispensable pour que les enfants de ces pêcheurs échappent au cercle infernal de leur condition. Il faut savoir que pas un des pêcheurs de cette région de l’Inde ne retournerait en mer s’il pouvait faire autrement. Pas plus que leurs enfants. Une anecdote pour en donner acte : quand les militaires sont arrivés pour apporter leur aide aux sinistrés, ils ont dû répondre aux questions pressantes des plus jeunes, toutes tournaient autour du même sujet: comment faire pour s’engager dans l’armée et fuir ces lieux!
Traiter de cela est affaire de l’Inde pas des nations occidentales qui proposent leur concours (pas toujours désintéressé) quand les medias battent le grand tambour de l’émotion. Bien plus utile serait pour la nations riches de respecter des règles commerciales moins défavorables envers ce pays. On pourrait commencer par cela, simplement, en payant de façon plus « équitable » tout ce qui nous vient de là-bas (textile, confection, thé, produits manufacturés, services téléphoniques, développement de logiciels, etc.), mais il est vrai que ce n’est pas avec cela qu’on peut faire de beaux shows télévisés en se disant qu’on est, nous autres occidentaux, de sacrément chics types ! Et puis, est-on véritablement prêt à voir notre pouvoir d’achat diminuer ? Généreux , oui, mais jusqu’à quel point avons-nous le sens du partage ?
Aider son prochain… ce n’est pas toujours aussi facile que l’on croit… et même les meilleures intentions ne suffisent pas toujours. Le monde est si complexe… je sais c’est agaçant !

Patrice Favaro
Pondichéry 2005

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